Le Blog de Bounty

Tranches de ma petite vie à partir de photos sympas ... persos ou choisies ailleurs ...

vendredi 25 mai 2007

Citations encore ...

... de cet auteur, Muriel Barbery, cette fois de son livre Une Gourmandise.

Tomate_MarmandeIMG_3323sorbet_au_champagne

Résumé trouvé sur le site de la Fnac :

Il se sait le plus grand critique gastronomique du monde, celui qui a fait et défait les réputations culinaires les plus importantes. Son ami médecin lui annonce que son coeur va le lâcher avant quarante-huit heures. Plus rien ne lui importe, que de retrouver une, cette, LA saveur oubliée "qui lui trotte dans le coeur" depuis l'enfance ou l'adolescence, la "vérité première et ultime" de sa vie. Il cherche dans sa faiblesse, parmi tous les mets et dans une course contre la montre, et toujours cette clé de sa vie lui échappe. La révélation finale risque de bouleverser bien des convictions.

Livre_3

Je pénétrais dans la salle comme le consul entre dans l’arène pour être acclamé et j’ordonnais que la fête commence. Qui n’a jamais goûté au parfum enivrant du pouvoir ne peut imaginer ce soudain éclaboussement d’adrénaline qui irradie tout le corps, déclenche l’harmonie des gestes, efface toute fatigue, toute réalité qui ne se plie pas à l’ordre de votre plaisir, cette extase de la puissance sans frein, quand il n’y a plus à combattre mais seulement à jouir de ce que l’on a gagné en savourant à l’infini l’ivresse de  susciter la crainte.

Je meurs d’une insuffisance de cœur. Quelle amertume aussi ! J’ai tant reproché aux autres d’en manquer dans leur cuisine, dans leur art, que je n’ai jamais pensé que c’était peut-être à moi qu’il faisait défaut, ce cœur qui me trahit si brutalement, avec un dédain à peine dissimulé tant le couperet s’est aiguisé rapidement.

Quand enfin, repus et un peu assommés, nous repoussions devant nous nos assiettes et cherchions à notre banc un dossier inexistant pour nous y reposer, le serveur apportait le thé, le versait selon le rituel consacré et déposait sur la table très fugitivement une assiette de cornes de gazelle. Plus personne n’avait faim, mais c’est cela justement qui est bon à l’heure des pâtisseries : elles ne sont appréciables dans toute leur subtilité que lorsque nous ne les mangeons pas pour apaiser la faim et que cette orgie de douceur sucrée ne comble pas un besoin primaire mais nappe notre palais de la bienveillance du monde.

-        Le croirez-vous […] j’avais aussi une grand-mère, dont la cuisine était pour moi une antre magique. Je crois que toute ma carrière prend sa source dans les fumets et les odeurs qui s’en échappaient et qui, enfant, me rendaient fou de désir. Fou de désir, littéralement. On n’a que peu idée de ce que c’est que le désir, le véritable désir, lorsqu’il vous hypnotise, s’empare de votre âme entière, la circonvient de toutes parts, de telle sorte que vous êtes un dément, un possédé, prêt à tout pour une petite miette, pour un nuage de ce qui se concocte là, sous vos narines subjuguées par le parfum du diable ! Et puis elle débordait d’énergie, de bonne humeur ravageuse, d’une force de vie prodigieuse qui nimbait toute sa cuisine d’une vitalité éclatante et j’avais le sentiment d’être au cœur d’une matière en fusion, elle rayonnait et m’enveloppait de ce rayonnement chaud et odorant.

... de ce fouillis orchestré se dégageait le meilleur d’elle-même que ni la saleté, ni les exhalaisons fétides, ni le sordide d’une existence consacrée à la vacuité ne parvenaient à ensevelir. Combien de vieilles femmes à la campagne sont ainsi douées d’une intuition sensorielle hors du commun, qu’elles mettent au service du jardinage, des potions aux herbes ou des ragoûts de lapin au thym et, génies méconnus, meurent tandis que leur don aura été ignoré de tous – car nous ne savons pas, le plus souvent, que ce qui nous paraît si anodin et si dérisoire, un jardin chaotique au cœur de la campagne, peut relever de la plus belle des œuvres d’art. Dans ce rêve de fleurs et de légumes, j’écrasais sous mes pieds brunis l’herbe sèche et touffue du jardin et je m’enivrais des parfums.

Sucre, eau, fruit, pulpe, liquide ou solide ? La tomate crue, dévorée dans le jardin sitôt récoltée, c’est la corne d’abondance des sensations simples, une cascade qui essaime dans la bouche et en réunit tous les plaisirs. La résistance de la peau tendue, juste un peu, juste assez, le fondant des tissus de cette liqueur pépineuse qui s’écoule au coin des lèvres et qu’on essuie sans crainte d’en tacher ses doigts, cette petite boule charnue qui déverse en nous des torrents de nature : voilà la tomate, voilà l’aventure.

Je n’avais à la bouche, sans en comprendre la signification, que le mot « terroir » - mais je sais aujourd’hui qu’il n’y a de « terroir » que par la mythologie qu’est notre enfance, et que si nous inventons ce monde de traditions enracinées dans la terre et l’identité d’une contrée, c’est parce que nous voulons solidifier, objectiver ces années magiques et à jamais révolues qui ont précédé l’horreur de devenir adulte. Seule la volonté forcenée qu’un monde disparu perdure malgré le temps qui passe peut expliquer cette croyance en l’existence d’un « terroir » - c’est toute une vie enfuie, agrégat de saveurs, d’odeurs, de sensations éparses qui se sédimente dans les rites ancestraux, dans les mets locaux, creusets d’une mémoire illusoire qui veut faire de l’or avec du sable, de l’éternité avec le temps. Il n’y a pas de grande cuisine, tout au contraire, sans évolution, sans érosion ni oubli. C’est d’être sans cesse remise sur l’établi de l’élaboration, où passé et avenir, ici et ailleurs, cru et cuit, salé et sucré se mélangent, que la cuisine est devenue art et qu’elle peut continuer à vivre de n’être pas figée dans l’obsession de ceux qui ne veulent pas mourir.

[Il goûte un sashimi] Ce fut un éblouissement. Ce qui franchit ainsi la barrière de mes dents, ce n’était ni matière, ni eau, seulement une substance intermédiaire qui de l’une avait gardé la présence, la consistance qui résiste au néant et à l’autre avait emprunté la fluidité et la tendresse miraculeuse. Le vrai sashimi ne se croque pas plus qu’il ne fond sur la langue. Il invite à une mastication lente et souple, qui n’a pas pour fin de faire changer l’aliment de nature mais seulement d’en savourer l’aérienne moellesse. Oui, la moellesse : ni mollesse ni moelleux ; le sashimi, poussière de velours aux confins de la soie, emporte un peu des deux et, dans l’alchimie extraordinaire de son essence vaporeuse, conserve une densité laiteuse que les nuages n’ont pas.

Déguster est un acte de plaisir, écrire ce plaisir est un fait artistique mais la seule vraie œuvre d’art, en définitive, c’est le festin de l’autre. […] …le repas de l’autre est enfermé dans le cadre de notre contemplation et exempté de la ligne de fuité infinie de nos souvenirs ou de nos projets. J’aurais aimé vivre cette vie-là, celle que le miroir ou l’assiette de Jacques me suggéraient, une vie sans perspective par où s’évanouisse la possibilité qu’elle devienne une œuvre d’art, une vie sans autrefois ni demain, sans alentours ni horizon : ici et maintenant, c’est beau, c’est plein, c’est clos.

Si le pain se « suffit à lui-même », c’est parce qu’il est multiple, non pas en ses sortes particulières mais en son essence même car le pain est plusieurs, le pain est microcosme. En lui s’incorpore une assourdissante diversité, comme un univers en miniature, qui dévoile ses ramifications tout au long de la dégustation. L’attaque, qui se heurte d’emblée aux murailles de la croûte, s’ébahit, sitôt ce barrage surmonté, du consentement que lui donne la mie fraîche. Il y a un tel fossé entre l’écorce craquelée, parfois dure comme de la pierre, parfois juste parure qui cède très vite à l’offensive, et la tendresse de la substance interne qui se love dans les joues avec une docilité câline, que c’en est presque déconcertant. Les fissures de l’enveloppe sont autant d’infiltrations champêtres : on dirait un labour, on se prend à songer au paysan, dans l’air du soir ; au clocher du village, sept heures viennent de sonner ; il essuie son front au revers de sa veste ; fin du labeur.

A l’intersection de la croûte et de la mie, en revanche, c’est un moulin qui prend forme sous notre regard intérieur ; la poussière de blé vole autour de la meule, l’air est infesté de poudre volatile ; et de nouveau changement de tableau, parce que le palais vient d’épouser la mousse alvéolée libérée de son carcan et que le travail des mâchoires peut commencer. C’est bien du pain et pourtant ça se mange comme du gâteau ; mais à la différence de la pâtisserie, ou même de la viennoiserie, mâcher le pain aboutit à un résultat … gluant. Il faut que la boule de mie mâchée et remâchée finisse par s’agglomérer en une masse gluante et sans espace par où l’air puisse s’infiltrer ; le pain glue, oui parfaitement, il glue.

Dans le simple mot « sorbet », déjà, tout un monde s’incarne. Faites l’exercice de prononcer à voix haute : « Veux-tu de la glace ? » puis d’enchaîner, immédiatement, sur : « Veux-tu du sorbet ? », et constatez la différence. C’est un peu comme lorsque l’on lance, en ouvrant la porte, un négligent : « Je vais acheter des gâteaux » alors qu’on aurait très bien pu, sans désinvolture ni banalité, se fendre d’un petit : « Je vais chercher des pâtisseries » (bien détacher les syllabes : non pas « patissries » mais « pa-tis-se-ries) et, par la magie d’une expression un peu désuète, un peu précieuse, créer, à moindre frais, un monde d’harmonies surannées. Ainsi donc, proposer des « sorbets » là où d’autres ne songent qu’aux « glaces » (dans lesquelles, fort souvent, le profane range aussi bien les préparations à bas de lait que d’eau), c’est déjà faire le choix de la légèreté, c’est prendre l’option du raffinement, c’est proposer une vue aérienne en refusant la lourde marche terrienne en horizon fermé. Aérienne, oui ; le sorbet est aérien, presque immatériel, il mousse juste un peu au contact de notre chaleur puis, vaincu, pressé, liquéfié, s’évapore dans la gorge et ne laisse à la langue que la réminiscence charmante du fruit et de l’eau qui ont coulé par là.    

                                        Muriel Barbery. Une gourmandise.

Encore une fois, j'aime la façon d'écrire de cet auteur, les mots choisis ...

Posté par Bounty33 à 06:53 - Nourriture spirituelle ... - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

c'est celui qui cause le moins qu'en mange le plus! tu te souviens de la pub pour des frites je crois? muriel ne doit pas manger beaucoup!
nous n'avons pas les mêmes goûts en littérature, rien à faire!

Posté par sylvie89300, vendredi 25 mai 2007 à 18:42

Oui ben je vois ça ! Plus de comm depuis que je parle de livres Lol !
Vais devoir repartir dans trucs moins sérieux ! Pas de souci ! Je vais trouver !

Posté par Bounty, vendredi 25 mai 2007 à 18:43

j'ai hésité à laisser un com pour te dire que nous n'avions pas les mêmes goûts littéraires!! puis je me suis dit et pourquoi ne pas réagir aussi? tes autres lecteurs doivent être plus timides que moi!! lol
(et je ne crains plus les jugements sur mes différences! ça aussi, c'est l'âge qui le permet!)
faudra que je fasse un post sur les lectures! tu seras édifiée!! pas tout-à-fait ce que j'ai mis dans ma présentation, mais presque et des fois pires!!
j'ai une "copine" qui ne comprend pas trop mon humour, elle prend tout au 1er degré!! qu'est-ce que je m'amuse! elle me parle de ses lectures super chiantes (à mon goût), bien sûr, j'en rajoute lorsqu'elle me demande ce que je lis en ce moment! je lui montre ma collection harlequin! ça fait partie de mes lectures, mais pas seulement! mais ça, je ne lui dis pas!
je rigole tout le temps, tu vois!

Posté par sylvie89300, vendredi 25 mai 2007 à 22:13

Mais attends ... pas de souci du tout ! Je ne "me la pète pas" en écrivant et en disant ce que je lis ... je lis ce qui me plaît et point. J'aimerais les Harlequin, j'en parlerais avec le même enthousiasme que j'espère ai eu en parlant de M. Barbery. Je ne la fais pas "intello" j'essaie surtout de bien parler des choses que j'aime bien. Et point ! Je peux te faire le même long paragraphe sur les Oui-Oui (que décidément j'ai adorés, petite) ou les Fantômettes ! L'important ce n'était pas ici le support mais tout le plaisir que j'avais passé à lire ce bouquin. J'ai abandonné Groult, j'ai été un peu déçue par Orsenna et j'attaque Une pièce Montée. Tu sais, jeudi j'étais chez le coiffeur et je me suis régalée à lire Closer, Gala, Match et autres peopleries ... Ma petite coiffeuse rigolait d'ailleurs (elle sait que je suis prof de français)car quand j'ai vu la pub Lancel, j'étais tellement énervée que j'ai lancé qq virgules bordelaises "Put*** elles respectent rien ces pouf****, elles se la jouent alors qu'on trime et qu'on en bave pour etc ..." J'aime bien jouer sur tous les tableaux ! Tiens un autre exemple Sylvie qui devrait te plaire. Parfois en français, au début de l'année, je teste les élèves en plaçant le mot "chatte" (dont on avait parlé toutes les deux ...) dans une phrase. Sourire en coin, éclat de rire en dessous, je me retourne du tableau, je fais l'air super sérieux qui fait mine de les prendre pour des gamins, genre qu'ils sont adultes et idiots de rire et je leur dis : "Bon, "chatte, bi**, poils et couille". Okay ? C'est dit pour toute l'année". Plus un bruit, la prof connaît le langage (et encore je peux dire plus lol )ça coupe leur fou-rire et ils replongent dans le boulot. Mais j'essaie de ne pas utiliser ces mots quand même.
Hier il y a eu Ulysse qui "bandait" son arc, dernièrement, dans Molière, l'expression "branler" dans la scène du sac ... (Scapin) Bref, je ne sais plus où je voulais en venir, juste dire qu'il faut de tout pour faire un monde et que je lis tout, du moment que le thème m'intéresse. Et que chacun a le droit de lire ce qu'il veut et de prendre du plaisir où il le souhaite du moment que cela ne nuit pas à autrui. Voilà !

Posté par Bounty, samedi 26 mai 2007 à 07:30

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